Publié par : quebecsocialiste | 9 avril 2012

Gaza : Ils tirent sur les jeunes, non ? (Palestine Chronicle)

-Johnny Barber

Le 30 mars 1976 le peuple palestinien a fait une grève générale et manifesté contre la confiscation par Israël de milliers d’arpents de terre en Galilée. Les Israéliens ont répondu par la violence et tué six Palestiniens désarmés et en ont blessé des centaines. Chaque année on commémore le Jour de la Terre en Palestine en souvenir de ceux qui voulaient protéger leur terre.

Cette année, pendant la commémoration du Jour de la Terre, je me trouvais au check-point d’Erez. Plusieurs centaines de jeunes avaient réussi à contourner la police du Hamas qui fermait la route menant à Erez. Ils se sont arrêtés à environ 50 mètres du check point israélien. La route était barrée par des rouleaux de fils de fer barbelé. Les shabob (jeunes ndt)ont mis le feu à des pneus et ont jeté des pierres sur le mur israélien dont la plupart sont tombées sur la route loin de la cible. Sans sommation et avec régularité, les forces d’occupation israéliennes ouvraient le feu sur les jeunes lanceurs de pierre. Chaque salve consistait en deux ou trois séries de tirs et à chaque salve des jeunes tombaient. D’autres les ramassaient immédiatement. Des dizaines de jeunes entouraient les blessés. On parvenait tant bien que mal à les transporter à travers la foule pour les charger sur des motos et les emmener du côté palestinien du check-point vers les ambulances qui attendaient.

Je m’interroge sur ces jeunes soldats qui choisissaient une cible parmi la foule et qui tirent, comme sur un vache dans un couloir. Je me souviens qu’en 2002, le chef de la IAF (Israel Air Force) à qui on demandait quel effet ça faisait de lâcher une bombe sur Gaza, avait répondu : « Votre question n’est pas légitime et ne mérite pas d’être posée. Mais si vous tenez à le savoir, je vais vous le dire : je sens un léger choc de l’appareil au moment où la bombe en sort. Une seconde plus tard, elle est partie et c’est tout. Voilà ce que je ressens. » Je ne suis pas d’accord avec Hurlitz. La question est parfaitement légitime. C’est la réponse qui est problématique. C’est la réponse d’un sociopathe. Je me demande si cette déshumanisation s’est propagée à tous les soldats qui nous font face, je me demande ce qu’ils ressentent.

Et je m’interroge sur les jeunes lanceurs de pierre qui s’exposent au feu des Israéliens en sachant parfaitement qu’on va leur tirer dessus.

Dès que les derniers blessés ont été emmenés à l’arrière des motos, les shabob retournent au mur pour lancer des pierres. D’autres essaient d’enlever le rouleau de fils de fer barbelé de la route. J’attends le bruit du M-16 et je regarde qui est tombé. « Nous allons à Jérusalem, en millions de martyrs » chantent les shabob et on entend crier « Allahu Akbar ! ». Des jeunes gens couverts de sang essaient d’aider au transport des nouveaux blessés, d’autres sont assis sur le côté, se moquant des derniers blessés, imitant leurs cris quand on les emmène.

Je regarde en me demandant à quoi ça sert de jeter des pierres sur un mur en béton sous l’oeil d’Israéliens qui sélectionnent méthodiquement des cibles dans la foule pour leur tirer dessus.

Pendant les funérailles de Mahmoud Zaqout, le jeune qui a été tué ce jour-là et qui aurait eu 20 ans le 19 avril, j’ai parlé avec son père Mohamed et son cousin, Nizar Zaqout.

Mohamed m’a dit qu’il était fier de son fils, le sixième de ses sept garçons. Il m’a dit que c’était un enfant calme et affectueux et que, bien qu’approchant la vingtaine, c’était encore un enfant.

Le cousin de Mahmoud, Nizar, qui était avec lui à Erez, est venu nous rejoindre en sautillant sur ses béquilles pour nous parler des moment qui avaient précédé la mort de Mahmoud. Ils étaient allés à Erez avec deux amis. Ils avaient amené un drapeau palestinien. Nizar nous a dit que Mahmoud avait eu la prémonition de sa mort imminente et il s’était arrêté avant le barrage pour prier. Ils ont décidé de s’approcher pour accrocher le drapeau palestinien sur la grille du check-point. Ils ont donc essayé de déplacer le rouleau de fils barbelés pour passer. Des soldats israéliens qui étaient accroupis derrière des blocs de béton leur ont fait un signe qui signifiait : « Que faites-vous là ? Gare à vous ! » En voyant les soldats, les deux amis ont fait demi-tour. Mais Mahmoud et Nizar, qui étaient déterminés à accrocher le drapeau à la grille, ont continué à tirer sur les barbelés. Nizar dit que les soldats leur ont fait un signe avec les pouces tournés vers le haut. Et ils ont tiré. Nizar et Mahmoud se sont enfuis en courant. Nizar a vu le sang sur le cou de Mahmoud et après quelques pas Mahmoud s’est effondré dans les bras de Nizar. Nizar a porté son cousin au milieu de la foule des jeunes Palestiniens. Il a mis sa main sur la blessure pendant qu’on les chargeait sur une moto. Quand ils sont arrivés à l’ambulance, un infirmier à montré sa cuisse à Nizar. Il avait été blessé aussi.

J’ai demandé à Nizar ce qu’il avait ressenti en face des soldats. Il m’a dit qu’il avait décidé d’accrocher le drapeau même s’il devait le payer de sa vie. Il m’a parlé de la résistance de sa famille, de la perte d’un oncle pendant l’opération Cast Lead, et de sa détermination à se battre. « Je veux pouvoir aller prier à Jérusalem. C’est notre droit. Depuis que nous sommes nés, Mahmoud et moi nous luttons contre les Israéliens. »

Quelqu’un a tendu à Nizar un drapeau tâché de sang. C’était le sang de Mahmoud. Nizar l’a mis contre sa joue, en respirant profondément. Nizar, silencieucement, a communié un temps, à travers le drapeau ensanglanté, avec Mahmoud, son oncle mort et toute la souffrance et la spoliation de la Palestine. Puis il a dit : « Mahmoud n’a pas réussi à accrocher le drapeau sur la grille, mais moi je le ferai. Nous continuerons à résister jusqu’à ce qu’on nous rende nos droits. Le sang de Mahmoud n’aura pas coulé en vain. Des centaines de jeunes prendront sa place. Nous lutterons pour nos droits et pour nos enfants, nous nous battrons pour reprendre notre terre. »

« Les occupant veulent nous faire oublier nos terres et Jérusalem en nous accablant de soucis matériels —en nous privant de travail, d’essence, d’électricité, de fuel, mais nous n’oublierons pas. Ma famille a une tradition de résistance. Mes oncles ont été assassinés, d’autres ont été emprisonnés. Ils sont morts pour Jérusalem. Tout le monde ici est capable de mourir pour Jérusalem, nous en sommes fiers », s’est écrié Nizar. Je me suis retourné pour regarder les visages attentifs des jeunes qui l’écoutaient.

Au moment de nous séparer, Nizar m’a demandé d’où je venais. Quand j’ai dit que je venais d’Amérique, il m’a répondu que pour beaucoup de Gazaouis l’Amérique était l’ennemi mais qu’il appréciait que je sois venu parce qu’il fallait absolument que les Américains sachent ce qui se passe à Gaza.

Eh bien voilà ce qui se passe à Gaza. Les 36ième Jour de la Terre a eu lieu. Les soldats israéliens ont tiré à bout portant sur deux jeunes dont la seule arme était un drapeau. Dans la journée, ils ont tiré sur des dizaines de jeunes qui n’avaient comme armes que des cailloux. Pendant tout le temps où je suis resté au check-point d’Erez ils n’ont pas envoyé de gaz lacrymogène ni utilisé aucune autre méthode que les tirs pour disperser la foule. Il n’y a pas eu non plus de tirs de sommation. Chaque tir a atteint un être humain. Les médias américaines ne trouvent pas ces événements assez importants pour en parler. Le Jour de la Nakba, « La Catastrophe » arrive dans la foulée, le 15 mai. Les jeunes vont retourner à Erez. Combien seront assassinés ? Le monde va-t-il s’en soucier ?

A Gaza, la résistance continue et ce sont les jeunes qui l’incarnent. J’ai compris que leur lutte n’est pas inutile, les Palestiniens résistent avec ce qu’ils ont. On ne les apprend pas à haïr, mais à demander le respect de leurs droits et à se battre pour la liberté.

Mohamed ajoute, avec la voix presque inaudible de quelqu’un qui a le coeur brisé : « Tous les jeunes vont à ces manifestations, nous ne les en empêchons pas, c’est leur combat. Je suis fier que Mahmoud soit allé en première ligne. Nous résistons comme nos aïeuls avant nous. »

Johnny Barber

Johnny Barber a été en Afghanistan, Irak, Israël, Palestine, Liban, Jordanie, Syrie et Gaza pour témoigner des souffrances des populations dans les pays en guerre. Visitez son site : www.oneBrightpearl.com.

Pour consulter l’original : http://www.palestinechronicle.com/view_article_details.php?i…

Traduction : Dominique Muselet

Source

Note de Gabriel Proulx : elles sont où les pleureuses professionnelles des grands médias occidentaux et d’Al-Jazeera ? Pendant que toute l’attention médiatique est concentrée sur du non fondé en Syrie, on ignore la cruelle réalité quotidienne du peuple palestinien et de ses enfants…

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