Publié par : quebecsocialiste | 15 janvier 2011

Wikileaks, les Etats-Unis, la Suède et l’île du Diable

(La censure capitaliste)

Comme promis hier, voici le reste du texte de William Blum, qui porte cette fois-ci sur Wikileaks et l’hypocrisie occidentale en matière de liberté d’expression et du droit au secret. Un texte qui aurait bien de quoi provoquer des nouvelles menaces de mort de la part des Tom Flanagan et des Ezra Levant de ce monde, ces chers amis d’Éric Duhaime et de Quebecor, notre belle clique de néo-conservateurs canadiens arriérés et ennemis de la liberté de presse au pays :

Wikileaks, les Etats-Unis, la Suède et l’île du Diable

William Blum

16 décembre… Je suis debout dans la neige devant la Maison Blanche… En compagnie de Vétérans Pour la Paix… Moi, je ne suis qu’un vétéran des manifs devant la Maison Blanche ; la première en février 1965 où je distribuais des tracts contre la guerre au Vietnam. Je travaillais à l’époque au Département d’Etat et ma plus grosse crainte était qu’un membre de cette noble institution passe par là et me reconnaisse.

Cinq ans plus tard, je protestais toujours contre la guerre au Vietnam, mais je ne travaillais plus pour le Département d’Etat. Puis il y a eu le Cambodge. Et le Laos. Peu après, le Nicaragua et le Salvador. Puis le Panama est devenu la nouvelle menace contre les Etats-Unis, contre la liberté et la démocratie et tout ce que nous chérissons et il fallait donc bombarder ce pays sans pitié. Ensuite il y a eu la première guerre contre le peuple irakien, et les 78 jours de bombardements consécutifs contre la Yougoslavie. Puis ce fut au tour de l’Afghanistan de connaître les pluies d’uranium appauvri, de napalm, de bombes au phosphore et autres armes diaboliques et poussières chimiques ; puis l’Irak de nouveau. Et d’autres aussi que je n’ai pas mentionnés. Je pense détenir le record du nombre de manifestations devant la Maison Blanche.

Pendant tout ce temps, le bon peuple travailleur de l’Amérique pensait que leur pays oeuvrait pour le bien. Certains pensent encore que nous n’avons jamais déclenché de guerre, et certainement rien qui puisse être qualifié de « guerre d’agression ».

Au cours de cette même journée enneigée de décembre, Julian Assange de Wikileaks était libéré de prison à Londres et déclarait aux journalistes qu’il était plus préoccupé par une extradition vers les Etats-Unis que vers la Suède, où il est accusé de crimes « sexuels ». (1)

C’est une crainte souvent exprimée par différents politiciens et trafiquants de drogue de différents pays ces dernières années. Les Etats-Unis sont devenus la nouvelle Ile du Diable de l’occident. A partir du milieu du 19eme siècle et jusqu’au milieu du 20ème siécle, les prisonniers politiques étaient expédiés sur un bout de territoire français situé au large des côtes sud-américaines. Un des résidents actuels de cette version moderne de l’Ile du Diable s’appelle Bradley Manning, l’ancien analyste du renseignement US soupçonné d’avoir livré les câbles diplomatiques à Wikileaks. Manning est en détention depuis sept mois, d’abord au Koweit puis dans une base militaire en Virginie. Il risque une peine de prison à perpétuité s’il est jugé coupable… de quelque chose. Sans procès, sans jugement, on ne lui autorise qu’un minimum de contacts avec l’extérieur, ou avec les gens, ou la lumière du jour, ou les informations ; parmi les choses qui lui sont interdites on trouve un oreiller, des draps, de l’exercice physique ; son sommeil est limité et fréquemment interrompu. Lire l’article de Glenn Greenwald sur le traitement infligé à Manning et qui équivaut à de la torture. (2)

Un ami du jeune soldat dit que beaucoup de gens sont réticents à s’exprimer sur la détérioration physique et mentale de Manning à cause du harcèlement du gouvernement, sous forme de surveillance, de confiscations d’ordinateurs sans mandat et même de tentatives de corruption. « Tout ceci a eu un tel effet d’intimidation que beaucoup n’osent pas parler en son nom. » (3) Un développeur du logiciel utilisé par Wikileaks a été détenu pendant plusieurs heures l’été dernier par des agents fédéraux à l’aéroport de Newark, New Jersey, qui l’ont interrogé sur ses liens avec Wikileaks et Assange et aussi sur ses opinions sur les guerres en Afghanistan et en Irak. (4)

Il ne s’agit là que d’un incident mineur mais qui s’intègre dans l’instauration d’un état policier qui se poursuit depuis prés d’un siècle, de la Menace Communiste des années 20 au McCarthysme des années 50 à la répression contre les manifestants pour l’Amérique centrale des années 80… renforcée par la Guerre Contre la Drogue… et désormais accélérée par la Guerre Contre le Terrorisme. Ce n’est pas le pire état policier de l’histoire, ni même le pire état policier contemporain, mais c’est quand même un état policier, et certainement l’un des plus efficaces de tous les temps. Une étude récente du Washington Post a révélé l’existence de 4.058 organismes « antiterroristes » différents à travers le pays, chacun avec ses propres responsabilités et sa propre juridiction. (5) La police américaine, composée d’un large éventail de services, obtient généralement ce et qui elle veut. Si les Etats-Unis réussissent à mettre la main sur Assange, sous n’importe quel prétexte juridique, vous pouvez trembler pour lui car cela pourrait bien signifier la fin définitive de sa liberté ; Ni les faits qu’on lui reproche ni ses actions supposées ou réelles ni même les textes des lois américaines n’auront plus la moindre importance car il n’y a point de furie plus grande que celle d’un Empire contrarié.

Johns Burns, correspondant en chef à l’international du New York Times, après avoir interviewé Assange, a déclaré : « Il est profondément convaincu que les Etats-Unis représentent une force de mal dans le monde, qu’ils détruisent la démocratie. » (6) Est-ce que quelqu’un qui pense ainsi mérite de faire connaissance avec les droits de l’homme tels qu’on les conçoit sur l’Ile du Diable ?

Les documents de Wikileaks ne révéleront peut-être rien qui puisse bouleverser le monde, mais jour après jour ils participent à la lente mais constante érosion de la foi des gens en la pureté des intentions du gouvernement des Etats-Unis, étape indispensable pour surmonter toute une vie d’endoctrinement. Dans le passé, beaucoup plus de gens se seraient plantés devant la Maison Blanche s’ils avaient eu accès au pléthore d’information qu’on peut trouver aujourd’hui ; ce qui ne signifie pas pour autant que nous aurions pu empêcher une seule guerre car cela dépend aussi du degré de démocratie qui règne aux Etats-Unis.

Une autre conséquence de la publication de ces documents pourrait être la démystification de la réputation largement répandue de la Suède, ou du gouvernement suédois, qui serait pacifique, progressiste, neutre et indépendante. Le comportement de Stockholm à cette occasion, comme à d’autres, n’a rien à envier à celui de Londres dans le rôle de caniche des Etats-Unis, lorsqu’ils se sont alignés sur l’accusation contre Assange qui avait fréquenté des cubains anti-castristes de droite qui étaient eux-mêmes évidemment soutenus par le gouvernement des Etats-Unis. C’est cette même Suède qui a collaboré récemment avec la CIA dans les opérations d’enlèvements secrets vers des centres de torture et qui maintient 500 soldats en Afghanistan. Comparé au nombre d’habitants, la Suède qui est le premier exportateur d’armes au monde et elle participe depuis des années aux manoeuvres militaires de l’OTAN/US, dont certaines sont parfois effectuées sur son propre territoire. La gauche ferait bien de se chercher une autre nation-modèle. Cuba, peut-être ?

Et puis il y a aussi ce vieux stéréotype chez les Américains selon lequel les Suédois ont une attitude sophistiquée et tolérante à l’égard du sexe, une réputation provoquée, ou renforcée, par un film suédois de 1967 et qui avait été interdit pendant un certain temps aux Etats-Unis. Que constatons-nous aujourd’hui ? Des suédois qui lancent Interpol aux trousses d’un homme qui aurait apparemment contrarié deux femmes, peut-être parce qu’il avait couché avec les deux dans la même semaine.

Et pendant qu’ils y sont, les progressistes américains feraient bien aussi d’ouvrir les yeux sur la BBC, qu’ils perçoivent comme un média progressiste. Les Américains se font toujours embobiner par un accent britannique. Le présentateur de l’émission BBC Today, John Humphry, a demandé à Assange : « Etes-vous un prédateur sexuel ? » Assange a dit que la question était « ridicule », et il a ajouté « bien-sûr que non ». Humphry lui a ensuite demandé avec combien de femmes il avait couché. (7) Même Fox News ne se serait pas rabaissé à un tel niveau. J’ai regretté qu’Assange n’ait pas grandi dans les rues de Brooklyn, comme moi. Il aurait alors su exactement comment répondre à une telle question : « En comptant votre mère ? »

Un autre groupe qui devrait en profiter pour tirer des leçons de tout ça est celui des conspirationnistes acharnés. Plusieurs m’ont déjà écrit sur un ton narquois pour m’informer de ma naïveté pour n’avoir pas encore compris qu’Israël était en réalité derrière les fuites de Wikileaks. C’est pourquoi, me disent-ils, qu’aucun document ne mentionne Israël. J’ai dû leur apprendre que j’avais déjà vu quelques documents qui n’étaient pas flatteurs pour Israël. Depuis, j’en ai vu d’autres, et Assange, lors d’une interview par Al Jazeera le 23 décembre, a déclaré qu’un petit nombre seulement de documents relatifs à Israël avaient été publiés jusqu’à présent parce que les médias occidentaux qui avaient les droits de publication exclusifs sur ces document secrets étaient réticents à publier des informations sensibles sur Israël. (Imaginez le tir de barrage qu’aurait subi Der Spiegel en Allemagne). « Il y a 3.700 documents concernant Israël dont 2.700 proviennent d’Israël même, » a dit Assange. « Au cours des six prochains mois, nous avons l’intention d’en publier d’autres. » (8)

Évidemment, plusieurs autres personnes m’ont aussi informé que tout ça n’était en réalité qu’un coup monté par la CIA.

Le Droit au Secret

Nous sommes nombreux à en avoir assez des partisans d’Israël qui qualifient « d’antisémite » toute critique formulée contre la politique israélienne, ce qui n’est pratiquement jamais le cas. Examinons la définition donnée par le dictionnaire Webster : « Antisémite. Quelqu’un qui exercice une discrimination, manifeste une hostilité ou affiche des préjugés à l’encontre des Juifs » Remarquez qu’il n’est pas fait mention de l’état d’Israël.

Voici à quoi ressemble un véritable antisémite. Ecoutons l’ancien président (des Etats-Unis) Richard Nixon : « les Juifs sont agressifs, rudes et odieux… la plupart de nos amis Juifs… ont au fond un complexe d’infériorité qu’ils doivent compenser. » Ceci est extrait de l’enregistrement d’une conversation à la Maison Blanche, le 13 février 1973, publié récemment. (9) Ces enregistrements, et il y en a beaucoup, représentent le Wikileaks de l’époque.

Pourtant, comme l’a souligné un éminent conservateur, Michael Medved, après la publication des remarques de Nixon : « Ironiquement, aucun Américain n’a fait plus pour le peuple Juif au moment décisif : après l’attaque surprise Egypto-syrienne en 1973 qui a détruit un tiers de l’aviation israélienne et tué l’équivalent Américain de 200.000 Israéliens, Nixon a ignoré le Pentagone et ordonné le réapprovisionnement immédiat en matériel. Jusqu’à ce jour, les Israéliens sont encore reconnaissants pour ce geste décisif qui a permis à l’état Juif de changer le cours de la guerre. » (10) Alors, Richard Nixon était-il antisémite ? Et ses remarques doivent-elles rester secrètes ?

Dans une autre interview récente, on a demandé à Julian Assange s’il pensait « qu’un état avait le droit de garder des secrets ». Il a reconnu qu’il existe des circonstances où les institutions ont besoin de secret, « mais cela ne signifie pas que tous les autres doivent se plier à cette nécessité. Les médias ont un devoir envers le public, celui de publier l’information que le public doit connaître. » (11)

[rappel « informer n’est pas une liberté pour la presse, mais un devoir » – dixit Le Grand Soir – dont Assange est un fidèle lecteur. Nan, j’déconne – NDT]

J’ajouterai que le peuple Américain – plus que tout autre peuple – a besoin de savoir ce que manigance son gouvernement à travers le monde parce que son gouvernement se livre à plus d’agressions que tout autre gouvernement, qu’il est continuellement en train de bombarder et d’envoyer des hommes et des femmes pour tuer et se faire tuer. Les Américains ont besoin de savoir ce que leurs dirigeants psychopathes se disent réellement les uns aux autres au sujet de ce bain de sang. Toute bribe d’information pourrait servir comme arme pour empêcher une nouvelle guerre. Michael Moore a récemment écrit :

« Nous avons été entraînes dans une guerre contre l’Irak par un mensonge. Il y a eu des centaines de milliers de morts. Imaginez si ceux qui avaient planifié ce crime de guerre en 2002 avait eu affaire à Wikileaks. Ils n’auraient peut-être pas réussi leur coup. La seule raison pour laquelle ils pensaient s’en sortir était qu’ils étaient protégés par le secret. Cette protection leur a été arrachée, et j’espère qu’ils ne pourront plus jamais manoeuvrer en secret. »

Et n’oublions pas non plus, chers camarades, que nos glorieux dirigeants nous espionnent en permanence : aucune communication, par téléphone ou courrier électronique, n’est un secret pour eux ; rien dans nos comptes en banque ou dans nos chambres à coucher n’est hors de leur portée s’ils ont envie de savoir. Récemment, le FBI a effectué un raid dans des foyers du Midwest chez des militants de la solidarité avec la Palestine, la Colombie et d’autres. Les agents ont passé de nombreuses heures à passer au peigne fin chaque étagère, chaque tiroir, emportant des dizaines de cartons remplis d’objets personnels. Alors à quel genre de secret aurait droit le Département d’Etat ?

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