Publié par : quebecsocialiste | 31 juillet 2010

Colombie : la dernière carte d’Alvaro Uribe

Alvaro Uribe, président dictateur sortant du protectorat U.S. de Colombie

Alvaro Uribe : la scéance des adieux

Atilio Boron

Pion inconditionnel de l’Empire, Alvaro Uribe fait ses adieux à la Présidence de la Colombie en se livrant à une nouvelle provocation : il accuse le Venezuela de permettre que les FARC organisent des camps sur son territoire. Jamais les deux pieds dans le même sabot, le Département d’État des USA soutient aussitôt et sans la moindre réserve cette accusation formulée par Bogota devant l’OEA, encouragé par le soi-disant caractère « irréfutable » des preuves avancées par Uribe qui accuse le gouvernement de Hugo Chávez de permettre l’installation de camps des FARC ainsi que la réalisation de divers programmes d’entraînement militaire qui concernerait des effectifs d’environ 1.500 hommes de la guérilla sur le territoire du Venezuela. Le porte-parole du Département d’État, Philip Crowley, a déclaré, avec une remarquable insolence, que « le Venezuela s’est comporté d’une façon particulièrement funeste et insolente avec son voisin » et il a menacé : si ce pays « ne coopère pas, les États-Unis et évidemment, les autres pays voisins, en tireront les conséquences ». Il ne faut pas oublier que, depuis 2006, les États-Unis incluent le Venezuela dans la liste des pays qui ne coopèrent pas dans la guerre contre le terrorisme. C’est dans cette même ligne que s’est exprimé le sous-secrétaire d’État pour l’Amérique Latine, Arturo Valenzuela, lequel a déclaré que l’accusation portée par Uribe était « très sérieuse ». Ces deux déclarations font grandement douter des capacités intellectuelles de ces deux fonctionnaires et, plus sérieusement, justifient l’idée que, étant donné leur propension au mensonge, les qualités morales de ces deux individus ne sont nullement différentes de celles d’Alvaro Uribe.

Il est évident que les gérants de l’Empire essayent de faire passer aux yeux de l’opinion publique tout ce qui arrange leurs intérêts pour du « sérieux et irréfutable ». Et ce sont ces intérêts-là qui ont conduit la Maison Blanche à demander un dernier gage d’amour au dirigeant colombien peu de jours avant son départ de la présidence. Comme il est de notoriété publique, le dossier établi par la DEA, la CIA et le FBI sur Alvaro Uribe et ses liens intimes et fort anciens avec les narcotrafiquants ne laisse pas d’autre choix au mandataire colombien que d’obéir aux moindres ordres venant de Washington sous peine de connaître le même sort que l’ex-président du Panama, Manuel A. Noriega, et de finir ses jours dans une prison de haute sécurité aux États-Unis. L’accusation farfelue d’Uribe, menteur invétéré, tombe à pic pour impulser la déstabilisation intérieure que Washington veut provoquer au Venezuela, à la veille des prochaines élections qui s’annoncent décisives et qui sont prévues pour le 26 septembre, et pour légitimer, par la même occasion, l’impressionnant programme de militarisation qu’ils sont en train d’imposer à l’Amérique Latine dont une des plus spectaculaires conséquences est la signature d’un traité Obama-Uribe. Ce traité stipule que la Colombie cède au moins sept bases militaires aux États-Unis. Et voilà pourquoi les représentants du gouvernement des États-Unis font semblant de considérer comme « sérieuses et irréfutables » les « preuves » qui étayent l’accusation d’Uribe, tout en sachant qu’elles ne tiennent pas debout et qu’elles ne sont que pures affabulations et montages photographiques. Mais les mensonges font partie du discours officiel des États-Unis ; ils sont indispensables pour entourer d’un halo de légitimité les desseins de l’impérialisme nord-américain et cela pour plusieurs raisons.

Des mensonges, premièrement parce que, s’il est vrai que les FARC contrôlent 30 % du territoire national (et ce fait est archiconnu en Colombie), on ne comprend absolument pas à quoi ça rimerait de détourner pas moins de 1.500 combattants du théâtre des opérations, d’envoyer leurs chefs en villégiature au Venezuela et d’organiser 85 camps de la guérilla dans le pays voisin. S’il existe, dans notre région, un politicien qui ment systématiquement — et il y en a beaucoup — c’est bien Uribe qui remporte le pompon : en effet, c’est en Colombie-même que la crise et la putréfaction de l’État oligarchique permettent que de vastes étendues du territoire national, spécialement des zones de jungle, soient contrôlées par la guérilla, par les narcotrafiquants et par les paramilitaires. Plusieurs hauts responsables de l’Équateur ont déclaré, après l’attaque menée par les forces de Colombie sur leur territoire, que l’Équateur ne se limite pas, au nord, avec la Colombie, mais avec un territoire qui n’est à personne parce qu’il est contrôlé par les organisations plus haut citées. Avec une bêtise sans bornes, Uribe accuse ses voisins de ne pas faire ce qu’il a prouvé être totalement incapable de faire chez lui : contrôler son propre territoire. En fermant les yeux sur cette réalité-là, les États-Unis se servent de cette hypocrite accusation pour agresser le gouvernement de Chávez et l’accuser de ne pas collaborer dans la lutte contre les narcotrafiquants tout en cachant à l’opinion publique — avec la complicité de la « presse libre », bien entendu — le fait dérangeant que le plus grand exportateur mondial de cocaïne et, aussi, de narcotrafiquants, c’est la Colombie, militarisée par Uribe et devenue, grâce à leur inestimable collaboration, un protectorat nord-américain. Devant un tel tableau de décomposition politique, accuser les FARC de s’installer au Venezuela — et, cerise sur le gâteau, avec l’aval et la complicité d’Hugo Chávez — ce n’est rien d’autre qu’une vulgaire embrouille pour rendre service à l’Empire. Une accusation qui manque totalement de fondement pour être prise au sérieux. C’est le genre de calomnie que lance un personnage absolument sans scrupule comme Uribe.

Deuxièmement, comment pourrait-on oublier qu’Uribe est cet homme qui a menti avec préméditation lorsque ses forces armées, appuyées par les États-Unis, ont pénétré illégalement sur le territoire de l’Équateur en prétextant qu’elles poursuivaient une colonne des FARC ? Il a été prouvé que les guérilleros que l’on était soi-disant en train de « poursuivre » après un affrontement armé survenu en territoire colombien, étaient en réalité en train de dormir — même en pyjama — au moment de l’attaque et que, par conséquent, ce qui s’est passé à Santa Rosa de Sucumbíos ce n’est pas un engagement militaire, mais tout simplement et exactement un massacre sans quartier. Cette opération réalisée peu après minuit, le premier mars 2008, a été réalisée avec l’appui logistique et matériel des militaires nord-américains stationnés sur la base de Manta, les seuls qui disposaient de la technologie nécessaire et des avions capables de réaliser un bombardement d’une incroyable précision, en pleine jungle et dans la plus totale obscurité. Une preuve supplémentaire du pathologique penchant d’Uribe au mensonge c’est l’histoire montée autour de la fameuse ordinateur portable de Raúl Reyes qui, prodige technologique sans précédent, a pu survivre à un bombardement qui a pourtant anéanti tout ce qui se trouvait en dessous, laptop dont le disque dur aurait livré des renseignements précieux sur les abondants contacts de Reyes et des FARC avec tous les ennemis d’Uribe et des États-Unis.

Troisièmement : comment peut-on croire un homme qui, en tant que Président de l’État de Colombie, a couvert l’action des paramilitaires et du terrorisme d’État ? Le 16 février dernier, le cabinet « Justice et Paix » du Parquet de Colombie a publié un rapport qui révèle que plus de 4.000 paramilitaires des groupes AUC, (les Autodéfenses Unies de Colombie), avouent avoir perpétré 30.470 assassinats durant la période comprise entre le milieu des années 80 et leur « démobilisation », en 2003-2006. En outre : le Parquet a recueilli des déclarations des paramilitaires qui rendent compte de 1.085 massacres, 1.437 enrôlements forcés de mineurs, 2.520 disparitions forcées, 2.326 déplacements forcés et 1.642 extorsions, sans compter 1.033 séquestrations. Malgré ce triste record, Uribe est considéré par ses donneurs d’ordres de Washington comme un champion de la lutte pour les Droits de l’Homme. À ce propos, si le tant attendu TLC entre la Colombie et les États-Unis n’a pas encore été ratifié par le Congrès des États-Unis, c’est parce que, comme l’écrit El Tiempo, quotidien conservateur colombien, rien que durant l’année 2009, les paramilitaires et les forces de sécurité ont assassiné 40 syndicalistes faisant ainsi de la Colombie le pays le plus dangereux au monde pour cette catégorie de travailleurs. Sur un total de 76 dirigeants syndicaux assassinés dans le monde, 52 % de ces crimes ont été perpétrés dans un pays que les États-Unis considèrent comme un modèle exemplaire de la lutte pour les droits de l’Homme et contre le terrorisme. La Centrale Unique des Travailleurs de Colombie a rendu public, il y a quelques mois, que depuis 1986, année de sa création, 2.721 militants et dirigeants de cette organisation ont été assassinés par les « forces de sécurité ». En dépit de tout cela, jamais les lettres de créance de la Colombie n’ont été suspectes aux yeux de Washington.

Quatrièmement, le plaignant n’est autre que le responsable intellectuel et politique des massacres en série connus sous le nom de « faux positifs ». Comme le disent divers communiqués publiés en Colombie par l’Observatoire Latino-américain, Cronicón, durant ces trois dernières années du gouvernement d’Alvaro Uribe, le bilan est funeste. Il a été prouvé que pour répondre à la pression qu’exerçait sur elle le gouvernement exigeant des résultats concrets dans la lutte contre la guérilla, l’armée a mis au point et appliqué un plan criminel : se présenter dans les communautés et les villages les plus pauvres du pays en offrant du travail à l’énorme masse des chômeurs, en recrutant un nombre considérable d’indigents, de paysans sans défense et de jeunes marginalisés et, ensuite, assassiner de sang-froid tous ces innocents pour faire passer leurs cadavres pour ceux de guérilleros tués au combat et toucher ainsi la prime promise par le gouvernement ou obtenir diverses récompenses et promotions dans la carrière. Selon des estimations émanant de centres très conservateurs, ces crimes d’État perpétrés lorsque celui qui allait devenir l’actuel président de la Colombie, Juan M. Santos, était Ministre de la Défense, dépassent les 1.700 cas. Une autre facette de cette politique criminelle si improprement baptisée de « sécurité démocratique » nous est donnée par la découverte, révélée le 16 février de cette année 2010, de « la plus grande fosse commune d’Amérique Latine qui contient les restes d’au moins 2.000 personnes et qui est située à La Macarena, département del Meta… (découverte ) grâce à la persévérance des parents des disparus et à la visite d’une délégation de syndicalistes et de parlementaires britanniques qui enquêtaient sur le respect des Droits de l’Homme en Colombie, en décembre 2009 ». Il faut dire aussi que cette zone avait fait l’objet d’une attention toute particulière de la part des forces armées de Colombie depuis 2005, avec les néfastes résultats récemment révélés.

Comme cela s’est passé avec tous les terrorismes d’État qui ont ravagé notre zone géographique au cours des années soixante-dix du siècle passé, les crimes contre l’humanité ont aussi un arrière-fond économique. Dans le cas de la Colombie d’Uribe, avec pour comparses une bande de pantins monstrueux et sanguinaires, l’armée corrompue, les paramilitaires et les narcotrafiquants se sont partagé des millions d’hectares que les paysans ont été obligés d’abandonner derrière eux, poussés à un exode désespéré, déplacés par les bombardements et les massacres sans distinction. Comme l’a exposé Jomary Orteon Osorio du Collectif « Avocats de Colombie » lors de la Conférence du Comité des Droits Economiques, Sociaux et Culturels de l’ONU, réunie à Genève au début de mois de mai de cette année, le nombre de paysans déplacés s’élèverait à 4.500.000 et leurs terres ont été, par la suite, transférées pour le plus grand profit des responsables de leur exode aux grands propriétaires terriens et aux affairistes de l’industrie agroalimentaire, souteneurs et co-financiers du paramilitarisme. Au cours de cette conférence, il a été établi que malgré les « succès » du gouvernement d’Uribe, le nombre de déplacés continue de croître au rythme de 150.000 par an. Le Ministre de l’Aménagement de Colombie, Esteban Piedrahita Uribe, chef de la délégation colombienne à cette même conférence, n’a pas démenti les affirmations ci-dessus et s’est contenté de dire que « nous avons confisqué 2.000.000 d’hectares à des groupes criminels qui s’appropriaient illégalement ces terres et maintenant la Justice va décider de leur cession à leurs véritables propriétaires ». En tout cas, il faut souligner que l’évaluation du nombre d’hectares expropriés dans cette sauvage réédition du processus d’accumulation primitive décrit par Karl Marx dans son célèbre chapitre 24 du tome I du Capital est l’objet de vives controverses. Certains soutiennent que le nombre d’hectares transférés de la sorte s’élève à 6 millions, mais d’autres estiment qu’il atteint les 10 millions. En tout cas, quel que soit le nombre retenu comme indiscutable, ce qui est certain c’est que la politique de « sécurité démocratique », si elle a assuré quelque chose c’est bien l’expropriation de la masse des paysans et l’appropriation de leurs terres par le capitalisme agraire.

Voilà l’homme qui aujourd’hui pointe son doigt accusateur sur la révolution bolivarienne. Il est évident que c’est là une manœuvre de plus dictée par les stratèges de l’Empire pour agresser le gouvernement de Hugo Chávez et pour légitimer la politique du hard power (pouvoir dur) pour laquelle Obama semble avoir un penchant plus prononcé que son indigne prédécesseur, même s’il est vrai que dans les déclarations officielles et dans les écrits de certains analystes de la Maison blanche — tel Joseph Nye —, on insiste sur l’avantage du soft power, ou diplomatie traditionnelle, sur ou le smart power, le pouvoir intelligent de la nouvelle diplomatie, ainsi que sur la brutalité et le coût élevé du premier. Cependant, l’Empire utilise à fond le pouvoir dur de ses impressionnants moyens militaires : ce qui explique les bases en Colombie, à Aruba et à Curazao, à quelques kilomètres des côtes du Venezuela, les bases qui se trouvent au Salvador et au Honduras et, dorénavant, l’autorisation d’introduire pas moins de 7.000 marines et toutes sortes d’armements, sans compter des portes-avions, des hélicoptères, des navires amphibies, des avions de dernière génération, au Costa Rica voisin. Ce qui explique aussi le déploiement de la Quatrième Flotte. Le gouvernement d’Uribe rend donc un service extraordinairement important en apportant son concours aux plans déstabilisateurs de l’Empire. Incapable de protéger la frontière de 586 kilomètres qu’il partage avec l’Équateur et sur laquelle veillent à peine huit minuscules détachements militaires et bien plus incapable encore de mener à bien cette tâche sur les 2.216 kilomètres de sa frontière commune avec le Venezuela, dans toute une zone devenue libre pour les narcotrafiquants et les paramilitaires, il essaye par tous les moyens de créer les conditions qui justifieront l’intervention militaire des États-Unis en Amérique du Sud. Dans l’immédiat, il s’agit d’entretenir une vive tension entre la Colombie et le Venezuela après l’élection du nouveau président, d’éviter que ce dernier, Juan M. Santos, ne modifie en rien cette stratégie d’affrontement permanent avec la révolution bolivarienne voulue et appliquée par Uribe, compliquer la situation pour que Chávez affronte les élections, fin septembre, empêtré, usé, affaibli et stigmatisé dans l’arène internationale. Préoccupé par son avenir et hanté par le spectre de Noriega moisissant dans une prison yankee ou par une plainte devant le Tribunal International de La Haye, Uribe s’applique jusqu’à la dernière heure de son mandat à afficher sa fidélité sans faille aux diktats des impérialistes. C’est pourquoi il est si important de démasquer l’accusateur et d’exiger la rapide intervention de l’UNASUR pour ruiner les plans ourdis par Washington pour notre Amérique. Ça ne peut pas être l’affaire de l’OEA (qui, d’ailleurs, a été incapable de contrer la provocation d’Uribe), mais ça doit être celle de l’UNASUR qui sera testée avec cet incident. Il faut espérer que cette encore toute jeune organisation des pays d’Amérique du Sud agisse sans tarder, sans perdre une minute, car dans le cas contraire il se pourrait bien que ce soit trop tard pour empêcher les graves conséquences de tous ordres qu’entrainerait la réalisation du projet belliciste des États-Unis mis en œuvre par Washington et ses proxys latino-américains.

www.atilioboron.com

Traduit par Manuel Colinas Balbona

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